Le réac’ et les migrants

Le réac’ et les migrants

11 mars 2016 – Cela se passait il y a fort peu, un soir, autour d’une table de restaurant. Gardons le silence et l’anonymat sur les convives, sauf pour mon cas, puisqu’auteur de ces lignes et incontestablement identifié. Le vin est bon, clairet et léger, dans ce lieu dont j’ai aussitôt fait une de mes habitudes parce qu’il y règne une chaleur complice qui apaise l’âme et ses angoisses.

Bref, nous discutions allégrement et je crois bien, sinon sans aucun doute, que les vapeurs de l’alcool m’avaient saisi le premier. Le sujet vint, des “migrants-réfugiés”, de “la Jungle” de Calais récemment déboisée et toutes ces choses que vous imaginez. Le ton monta, et cela tout entier de ma faute ; j’ai la parole emportée autant que la plume maîtrisée, et dans ces moments-là (parole emportée) où je ne m’aime pas vraiment, on m’entend beaucoup trop haut, dans un registre dont le souvenir ne m’est en rien agréable. Dans ce cas, il arrive le plus souvent que je tienne des positions qui ne sont pas vraiment les miennes, si elles sont tout de même une partie des miennes. (Sur les “migrants-réfugiés”, voir par exemple, pour mon sentiment au complet et sans les vapeurs du vin clairet et léger, la chronique de ce journal intitulée « Je veux rentrer en Syrie ».)

Un mot avait été lâché, pour me caractériser sans aucun doute : “réac‘’”. Je crois bien que ce fut une sorte d’étincelle pour allumer une poudre faite d’un mélange de frustrations courantes et de vapeurs du fameux “vin clairet et léger”. J’aimerais maintenant quitter le pseudo-champ de bataille d’un dîner qui fut en vérité très chaleureux autour de cette passe d’armes où les fleurets étaient je l’espère mouchetés, pour saisir le biais et m’expliquer là-dessus, – sur le mot en question, – car la chose est plus importante qu’une invective parmi d’autres, dont nous sommes tous coutumiers dans ces moments mal surveillés. Donc, “réac‘’” pour réactionnaire, comme l’on disait et comme l’on dit encore  (Dieu, que les réflexes d’autres temps sont longs à perdre dans cette époque qui se targue de modernité ultra-rapide), – “facho” pour fasciste, “gaucho” pour gauchiste, “coco” ou “bolcho” pour communiste ou bolchévique. (“Nazi”, lui, n’a pas besoin de sa contraction en forme de coup de poing, l’usage conforme et la convenance en ayant fait un coup de poing en soi.)

“Contraction en forme de coup de poing”, dis-je, car c’est effectivement comme cela que je perçois ces contractions en forme d’anathèmes de mots qui ne demanderaient, pour la bienséance, qu’à être prononcés en entier. Je veux dire par là, pour résumer mon propos avant de le développer, qu’un “réac’‘” sonne nécessairement comme “sale ‘réac‘’” et constitue une sorte de coup de poing dialectique qui ferme toute possibilité de dialogue et cultive l’intention de la terreur tandis qu’un “vous êtes un réactionnaire” (ou mieux : “seriez-vous un réactionnaire ?”) ouvre la porte à un éventuel dialogue où vous pouvez vous expliquer, accepter ou réfuter le jugement qui n’est encore qu’une hypothèse, sans en venir aux coups de poing dialectiques. (Même raisonnement pour les autres anathèmes mentionnés ci-dessus, qui sont dans les deux sens, comme on l’aura noté.) Ces appréciations sont du domaine de l’étiquetage que je n’apprécie guère ; mais le premier dans l’ordre de mes préférences et de la bienséance (“vous êtes un réactionnaire”) constitue une proposition pour vous coller une étiquette, que vous refusez ou pas, tandis que le second (“réac’‘”) implique que l’étiquette est d’ores et déjà collée et qu’il est temps de commencer la bagarre. D’un côté la civilité dans la démarche qu’on peut contester d’un jugement hypothétique dont on espère qu’il sera précédé d’un procès où la défense aura son mot à dire jusqu’à la contre-attaque s’il le faut, de l’autre la barbarie-soft du verdict sans nécessité de procès affectionné par le militantisme type-Quartier Latin des années 1960.

C’est dire ici l’essentiel de mon propos… C’est dire si je considère que les mots ont leur poids, à mon avis bien plus que les idées, qu’ils en disent terriblement plus long, et que, si souvent dans ces temps de la communication triomphante, ils créent les idées bien plus que le contraire, et dans ce cas les idées qui forgent la terreur selon le canon de l’intolérance.

Cette pratique de réduire le mot à un “coup de poing” a été instituée d’une façon systématique au XXème siècle, en premier et d’une façon très-durable, par la phraséologie “du Parti” dans le chef du communisme, et cela comme une descendance directe de la phraséologie de l’Inquisition née de l’intolérance inhérente aux religions monothéistes qui s’est parfaitement diffusée dans les idéologies à partir de la Révolution Française comme parfait archétype de cette évolution. (Bref, tous cette gent terroriste et laïque-athée est parfaitement baignée de culture chrétienne dans son aspect le plus écrasant.) Dans ce cas le mot (“le-Parti”) se suffit à lui-même comme “coup de poing” et instrument d’une terreur intellectuelle, d’autant qu’il s’appuyait, lui, sur une organisation et une structure policière qui faisaient comprendre de quoi l’on parle. On retrouve, parfaitement exprimé, ce phénomène dans le film L’Aveu, dont j’ai récemment parlé : Montand et Signoret sont admirables, – ils savaient ce dont il était question, – dans les dialogues de ce film lorsque, dans une réplique, ils parlent comme des êtres humains puis, soudain, commençant une phrase avec “le-Parti” (“le-Parti dit que”, “le-Parti ne se trompe jamais”, “je veux parler à un représentant du-Parti”), se transforment en automates glacés et hors de toute nuance, de toute cette quête marquée d’incertitude qui caractérise ce qu’il peut y avoir de liberté dans l’esprit.

(Il faut d’ailleurs remarquer, en passant mais non sans intérêt, que les seuls à avoir échappé à cette technique de la contraction agressive qui constitue un formidable coup de poing de contrainte terroriste, ce sont les capitalistes et les Américains-américanistes [ce qui fait un peu pléonasme]. Il n’y a pas à ma connaissance de contractions-coup de poing pour “capitalistes”, ce qui est une force considérable pour entraîner les idées vers où il faut car vous imaginez qu’il n’y a pas de coup de poing alors que la chose même n’est qu’un coup de poing et vous emporte, groggy, sans que vous ayez pu avoir à comprendre qu’il s’agissait d’un coup de poing. Pour les Américains, c’est encore plus malin lorsqu’ils sont américanistes, car leurs coups de poing à eux, – les “Ricains”, les “Yankees”, les “Yanks”, – parviennent, grâce à la fantastique maestria de communication de l’américanisme, à avoir assez souvent une connotation positive par la sympathie hollywoodienne du propos. C’en est au point que, durant la Seconde Guerre mondiale, la principale publication des ministères de la guerre destinée aux soldats et aux matelots de la Grande République avait pour titre Yank. [*])

La bataille des mots, et surtout des mots-raccourcis (coup de poing), en forme de symbole-slogan qui habille l’esprit d’une “pensée” toute-faite comme le prêt-à-porter devenu inutile-de-penser plutôt que “prêt-à-penser”, – une “non-pensée”, si vous voulez, – cette bataille-là est bien plus importante que la bataille des idées et des idéologies, qui est un leurre inventé par le Système pour les psychologies faiblardes, c’est-à-dire la majorité, pour faire croire aux esprits qu’elles alimentent qu’ils ont choisi en toute liberté et selon un jugement rationnel de se mettre au service du Système. La bataille des mots avec ces mots-là dispensateur de “non-pensée” est une sorte d’animation inventée par le Système pour verrouille son emprise en faisant croire qu’il y a débat en cours. Du temps du stalinisme, on s’y reconnaissait fort bien car le régime avait la paradoxale sincérité de se montrer pour ce qu’il était, des caves de la Guépéou aux camps du Goulag dont les Russes furent les premières victimes, bien au-delà de tout ce que le citoyen-BAO standard peut imaginer lorsqu’il lance ses foudres contre la Russie. “‘Le-parti’ a toujours raison”, disaient-ils, cela suivi d’un gros plan sur le regard stupéfait et absolument dévasté de Montand-London. Nous n’avons pas, aujourd’hui, cette “chance” d’avoir ainsi l’accès direct à la réalité, parce que la réalité n’existe plus et qu’il nous faut parvenir à distinguer, dans l’amas des récréments (**) courantes, le scintillement d’une vérité-de-situation.

Ainsi et après avoir réfuté une fois pour toutes leur stratagème des mots-raccourcis (“réac’”), j’affirme hautement que je suis bien et vraiment un “réactionnaire” puisque réagissant à une situation qui m’est imposée, pour m’en arranger et la combattre absolument sans y succomber. Je suis comme un chercheur d’or tentant de distinguer les pépites, – les “vérités-de-situation” cachées dans l’amas boueux des narrative psalmodiées par les zombies-Système, sur le rythme de leurs “mots-raccourcis” comme l’on dit de l’acte de la guillotine qui raccourcit… Ainsi peut-on dire que je “réagis” (“réactionnaire”) à l’établissement d’une époque catastrophique où la pensée produite par les “mots-raccourcis” est moins réduite à la façon des Jivaros que raccourcie comme par la guillotine fameuse. Ils ont de qui tenir.

 

Note

(*) …Et je ne peux manquer de rapporter ce que j’ai découvert en allant au Wikipédia de service, sur l’origine du mot “Yankee” . Outre les versions classiques (origine de mots hollandais des premiers émigrants, comme du prénom Jankee, ou “Petit Jean”), il y a deux hypothèses annexes, toutes deux d’origine Amerindiennes, et qui me comblent à tous égards : « Selon la première de ces hypothèses, le mot viendrait du mot eankke (“lâche”) par lequel les indiens Cherokee auraient désigné les colons de la Nouvelle-Angleterre ; selon la seconde, le mot viendrait du mot français l’anglais que les indiens Hurons auraient prononcé “Y’an-gee”. »

(**) Là aussi, le produit heureux des recherches annexes à ce texte. Ce mot de même racine qu’“excréments”, correspond si bien à notre époque : le récrément est un excrément qu’on peut à nouveau utiliser. Cela, c’est vraiment la plus parfaite définition de la pensée-postmoderne, de notre temps, de notre dissolution, de notre “comme un torrent…”.

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